Si par une nuit d'hiver un voyageur, de Italo Calvino

Publié le par LaClaire

Après une année studieuse, je reprends les rênes de ce blog avec des extraits d'une analyse écrite pour le cours d'Histoire des courants littéraires. J'avais choisi un roman appartenant à l'OuLiPo, dont j'ignorais à peu près tout, et que j'ai trouvé génial : Si par une nuit d'hiver un voyageur, de Italo Calvino.

Le jeu du « tu » et du « je »

Dès le premier chapitre, le lecteur est interpelé. Calvino s’adresse à lui, ou plus exactement à moi, et prend soin de mon bien-être. Il me conseille de m’installer confortablement pour la lecture, il imagine les circonstances de l’achat de son livre, et les raisons qui m’ont poussée à l’acheter. On peut lire ce chapitre comme un prologue au roman. C’est en tous cas ainsi que je l’ai perçu.

Puis, le récit débute dans le chapitre suivant : dans une gare morose, le narrateur a raté un rendez-vous important à cause d’un train en retard. L’ambiance évoque un roman d’espionnage au temps de la guerre froide, plutôt tendance John Le Carré que Ian Fleming. Des personnages rencontrés au bar sont mis en scène ; il y a un début de suspens. L’histoire commence bien !

Mais, au changement de chapitre, Calvino s’adresse à nouveau à moi : « Tu as déjà lu une trentaine de pages […] le récit se répète identique à la page que tu as déjà lue. Un moment. Regarde le numéro de la page. Mince ! De la page 32, tu es revenu à la page 17 ! ». Alors, bien sûr, je regarde les numéros de page, je ne constate rien d’anormal dans la numérotation, et je comprends alors que « tu », ce n’est pas moi : c’est en fait le Lecteur. Il est le vrai personnage principal du livre, celui que je suis en train de lire, à ne pas confondre avec le roman d’espionnage qu’ « Il » lit (bien que je l’ai lu aussi). Cela devient compliqué…

En effet, le livre de Calvino est construit comme une alternance de chapitres qui sont les débuts de dix romans très différents. Ces romans sont ceux lus par le Lecteur, ou plutôt ceux qu’il essaie de lire, car pour chacun, il n’a accès qu’au premier chapitre. L’histoire du Lecteur s’immisce entre les différents « chapitres I » pour constituer un méta-roman dont le sujet est la lecture, le livre, et tous ceux qui gravitent autour.

La mise en abîme est orchestrée avec rigueur et malice par Calvino, qui joue sur l’emploi des pronoms personnels. Dans les dix « chapitres I », la narration est à la première personne. Ainsi, le « je » de narration est à la fois le personnage de l’intrigue, mais aussi la projection du lecteur dans le personnage, et celle de l’auteur au moment de l’écriture… Dans le méta-roman, « tu » est le Lecteur ; mais dans le chapitre VII, « tu » devient temporairement Ludmilla, la Lectrice, que le Lecteur a rencontrée lors de ses aventures romanesques à la recherche des suites perdues. En employant le « tu », Calvino ne nomme pas son personnage principal. L’identification au Lecteur est donc plus facile pour le lecteur … et la lectrice, comme moi, peut se reconnaitre dans Ludmilla, qui, elle, est nommée puisqu’elle est une « troisième personne ».

Les pastiches

Chacun des débuts de roman glissés dans le livre possède son propre genre et son propre style. En très peu de phrases, Calvino parvient à nous faire entrer dans une atmosphère particulière. Le premier roman d’espionnage est campé grâce à l’ambiance d’une gare de province, un soir pluvieux. Le deuxième, un roman rural censé être polonais, commence dans une cuisine à l’odeur d’oignons frits. Le troisième, plutôt introspectif, prend la forme du journal d’un homme, en pension dans une triste station de bord de mer… A chaque fois, cela évoque un auteur de référence ou un genre que Calvino s’amuse à pasticher, sautant allègrement du conte érotique japonais au récit révolutionnaire soviétique. Même si on ne reconnait pas toutes ses sources d’inspiration, l’habileté de Calvino entraine ses lecteurs dans différents contextes géographiques et temporels.

La réflexion sur le livre

Mais par-delà les pastiches, le méta-roman est une réflexion sur la lecture, l’écriture, donnant la parole à tous les acteurs de la chaine du livre. Le Lecteur rencontre son libraire, qui le renvoie vers l’éditeur, qui l’adresse à un professeur d’université, qui lui parle d’un traducteur, sur la piste duquel on rencontre l’auteur, qui espionne une lectrice… Les péripéties du Lecteur l’emmènent jusque dans un pays totalitaire soumis à la censure, et s’achèvent dans une bibliothèque où chaque lecteur exprime ce qu’il attend des livres, et comment il vit sa propre relation à la lecture.

Les doutes de l’écrivain sont exposés dans le chapitre VIII, qui est le journal d’un des auteurs fictifs, Silas Flannery. Dans ce journal, la mise en abîme est encore plus creusée, car Flannery y écrit « L’idée m’est venue d’écrire un roman fait seulement de débuts de roman. »

Sous la forme d’un roman d’aventure, Calvino rédige en fait un essai sur la littérature. Il y a de nombreux degrés de lecture à son œuvre, qui reste cependant abordable et pleine d’humour. Il réussit à atomiser les formes usuelles de narration en respectant les attentes de ses lecteurs.

Les contraintes du roman

Ecrivain italien, Italo Calvino a vécu à Paris de 1967 à 1980. Il rejoint l’Oulipo en 1972, après avoir traduit en 1967 « Les fleurs bleues » de Raymond Queneau. Paru en 1979, « Si par une nuit d’hiver un voyageur » est influencé par l’Oulipo et ses principes d’écriture avec contraintes. Les membres de l’Ouvroir de Littérature Potentielle ont pour règle de se fixer une ou plusieurs contraintes formelles d’écriture afin de stimuler leur créativité et leur imagination. L’enjeu de l’analyse est donc de trouver quelles contraintes s’est fixé Italo Calvino pour la rédaction du roman.

La plus évidente est sa structure particulière, constituée d’un méta-roman et de dix commencements de romans (ou incipits). On peut noter que les titres de chacun de ces romans, assemblés, constituent eux-mêmes un méta-incipit, reproduit dans le chapitre XI :

« Si une nuit d’hiver un voyageur, loin de l’habitat de Malbork, au bord de la côte à pic sans craindre le vent et le vertige, regarde en bas où l’ombre s’amasse dans un réseau de lignes entrelacées, dans un réseau de lignes entrecroisées sur le tapis de feuilles illuminées par la lune autour d’une fosse vide. – Quelle histoire, là-bas, attend sa fin ? demande-t-il, impatient d’entendre le récit.»

Mais d’autres contraintes sont présentes, bien que moins évidentes. Calvino a beaucoup écrit pour expliquer son roman, après sa publication. Un de ses textes, dans la postface de l’édition Folio, permet de mieux comprendre les rouages de sa création.

Il a utilisé une trame commune à toutes les intrigues : « dans un récit à la première personne, un personnage masculin se retrouve obligé d’assumer un rôle qui n’est pas le sien, dans une situation où l’attraction exercée par un personnage féminin et la menace obscure venue d’une collectivité d’ennemis pèsent toujours davantage sur lui. » Ce canevas s’applique aussi bien aux dix romans embryonnaires qu’au méta-roman.

Enfin, le style et le genre de chaque incipit répondent à la demande exprimée par la Lectrice dans le chapitre qui le précède. L’ébauche de roman qui en découle est donc le croisement entre son titre, contraint par l’écriture du méta-incipit, et l’attente de Ludmilla dans le récit du méta-roman.

Le jeu littéraire au service de l’universalité

Au travers de ses dix romans inachevés, Calvino tente de dresser un portrait universel de la littérature. Grâce à la structuration forte induite par les contraintes oulipiennes, il se permet de dépasser le cadre classique et d’atteindre son but en conservant une forme romanesque.

Cependant, il n’est pas l’inventeur de cette forme. En effet, il y a beaucoup de points communs entre « Si par une nuit d’hiver un voyageur » et « Le livre de Mille et Une Nuits ». Ce dernier possède également un métarécit (les relations entre Shéhérazade et le sultan), le principe d’histoires tronquées frustrant celui qui les écoute, un lecteur et un auteur qui sont aussi des personnages (le sultan et Shéhérazade), une histoire d’amour qui se termine bien, et des thématiques abordant la vie et la mort, la fiction et la réalité, la littérature populaire et symbolique. Les « Mille et Une Nuits » sont évoquées à plusieurs reprises par Calvino. Il en écrit même une parodie dans le chapitre XI, qui constitue le point final à son tour du monde des genres littéraires.

Calvino rassemble dans son ouvrage les deux pans de l’Oulipo. Il s’inscrit dans le synthoulipisme, c’est-à-dire l’écriture avec contraintes. Mais il rend aussi hommage aux auteurs anciens ayant utilisé ce genre de règles avant l’Oulipo, ce qui constitue un travail analytique d’anoulipisme.

Au final, la forme contrainte est au service du message universel sur la littérature et ses acteurs. De la contrainte nait la liberté d’expression.

 
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